Femmes et Maya au Guatemala

Depuis un peu plus de deux décennies, les femmes Maya s’affirment progressivement dans la société guatémaltèque mais il reste encore beaucoup à faire.

"Femmes Maya vendeuses à Antigua"
Elles vendent, assises sur le trottoir.

Qu’elles sont belles dans leurs costumes traditionnels « tissés main», volontaires et courageuses de surcroît ! Dans leurs habits chatoyants, on ne voit qu’elles dans les rues des villages et des grandes villes. A la fois gardiennes des traditions et tournées vers l’avenir, les femmes Maya puisent leur force dans la douleur engendrée par trente-six années de guerre civile et d’oppression. Ce passé, elles n’en parlent pas, elles préfèrent se tourner vers l’avenir pour construire un monde meilleur, plus juste ou la femme Maya ne serait plus doublement victime, du mépris des Ladinos et du patriarcat qui règne encore dans certaines communautés.

Mais lorsqu’on a vécu dans la terreur et que l’on a été privé d’une partie de son enfance en même temps que de sa famille, il n’est pas toujours aisé de ressentir et d’exprimer sa véritable identité. 83 % des 200 000 victimes de la guerre civile étaient issus des peuples autochtones (Maya). Faire perdurer la tradition en tissant et en portant les vêtements traditionnels est une façon de retrouver ses racines et de résister à l’assimilation culturelle. Le tissage fait partie des activités des femmes Maya depuis des siècles. Il représente le noyau de leur identité. Elles y expriment leur spiritualité, leur langue, leur humanité, leur sagesse et leurs secrets.

"Femmes Maya courageuses"
Dynamiques et courageuses.

Dans la cosmologie Maya, tisser est un acte sacré, qui actualise la création. La déesse de la Lune, qui est la divinité féminine la plus importante, régit à la fois la fertilité de la femme et de la terre, le tissu, l’eau et la médecine.

Pas étonnant donc que certaines femmes s’insurgent contre l’utilisation commerciale des motifs de tissage des différentes communautés.

Reproduits sur des sacs, des chaussures, des robes, ils sont exhibés sur les podiums dans des circonstances très éloignées de celles pour lesquelles ils sont habituellement créés. Les tisserandes Maya souffrent de l’appropriation de leurs textiles par des sociétés étrangères et des cadors de la mode, qui utilisent les tissages Maya sans autorisation et sans connaître leur signification. Un groupe de femmes, représentant toutes les ethnies guatémaltèques, s’est récemment adressé à la Cour Constitutionnelle pour demander la protection de la propriété intellectuelle, collective et ancestrale de leurs vêtements.

Le vêtement, un patrimoine culturel unique

"vêtements traditionnels Maya"
Vêtement traditionnel
"Huipil et corte la tenue du quotidien."
Huipil et corte au quotidien.

Les principales pièces des trajes indigena (vêtements indigènes) sont le huipil (tunique), le tocoyal (coiffe), le corte (jupe), le  kaperrag  (pièce de tissu carré), le perraj (châle) et la paz (large ceinture).

Le corte, appelé aussi refaro est une pièce de tissus de 7 à 10 mètres de long, que les femmes drapent autour de leur taille pour former une jupe. Les jeunes filles le portent au dessus de genou, les femmes mariées au genou et les plus âgées, sous le genou.

Le kaperrag est employé de moult façons : pour porter les bébés, transporter les marchandises, couvrir les paniers, se protéger la tête du soleil ou de la fraîcheur.

Le tocoyal (la coiffe) se compose d’une bande de tissus de plusieurs mètres. Enroulée autour de la tête, elle est ornée de pompons et de bijoux.

Longue tunique sans manche, le huipil vient du terme Maya huipilli qui signifie « ma couverture ».

"Quetzal sur huipil"
Quetzal sur huipil.
"Les femmes adoptent le corte réalisé sur des métiers à pédales."
Tenue de Nebaj.

Rouge, violet, vert, fuchsia, orange, les femmes rivalisent d’imagination pour associer les couleurs dynamiques. Mais avant d’être porté, le huipil requiert entre un et trois mois de travail et de soins. Son originalité tient au fait qu’il est unique, brodé au goût et avec des motifs propres à chaque tisserande. Motifs et couleurs ne sont pas choisis au hasard !

Imposées à l’origine par les colons, les différentes couleurs permettaient de distinguer les habitants en fonction de leur village d’origine. Au delà des couleurs inhérentes à chaque région, les huipiles traditionnels s’inspirent d’un vaste répertoire d’images, de motifs géométriques et de représentations du monde animal.

Certains se réfèrent directement à la mythologie Maya. Le quetzal,  l’oiseau sacré du Guatemala est souvent représenté.  Le cerf et le jaguar se retrouvent  tous les deux dans l’astrologie Maya. Le colibri, associé à un plan de maïs, symbolise l’amour de la lune et du soleil. D’autres broderies représentent des animaux introduits par les espagnols, des plantes ou des personnages stylisés.

"Huipil fleuri"
Beaucoup de fleurs
"Le rouge omniprésent dans le triangle Ixil."
Le rouge du triangle Ixil.

Base de la nourriture indigène (dans les tortilla), l’épis de maïs est une plante sacrée pour les Mayas.  Il figure Yun Kaas, le seigneur des récoltes. L’oiseau bicéphale symbolise la dualité entre le bien et le mal.La croix représente les quatre vents et les quatre points cardinaux. Les zigzags personnifient le dieu  de l’éclair Hurracan, qui apporte la pluie et favorise les récoltes. Les tisserandes élargissent parfois leur palette en puisant des idées dans les magazines ou en s’adaptant aux demandes des touristes mais la majorité préfère les thèmes ancestraux traditionnels.

Dans les Hautes-Terres, où se trouve le cœur culturel du monde Maya, les motifs représentant les animaux, la nature ou les figures géométriques sont exécutés sans patron.

Les plus beaux huipiles sont sans conteste ceux que les femmes confectionnent  pour elles-mêmes ou pour leur famille dans le triangle Ixil, à Santiago Atitlan, à Todos Santos dans la chaîne des Cuchumatanes et à Zunil près de Quetzaltenango. Sur de simples métiers de ceinture, elles tissent des pièces complexes et chatoyantes, qui illuminent le quotidien.

Un minutieux travail de patience

"Tiassage Maya avec métier de ceinture"
Un travail long et fastidieux.

Les matériaux employés pour le tissage et les techniques évoluent peu. De nombreuses femmes Maya utilisent toujours le métier à tisser pré-hispanique. Elles s’affairent sur le pas de la porte, à genoux, penchées sur leur métier dit « de ceinture » (telar de cintura).  La position est fatigante et l’utilisation de ce métier ancestral ne permet qu’une production limitée.

Les longs fils de la chaîne sont tendus entre deux ensouples, l’une fixée à un support (pilier, arbre), l’autre à une courroie passée autour des  hanches pour contrôler la tension de l’ouvrage. Une ou plusieurs barres séparent les deux nappes de fils de chaîne : la baguette de lisse qui contrôle les fils pairs et impairs, la navette qui fait passer les fils de la trame entre les fils de la chaîne pour former le tissage et le sabre qui permet de tasser la trame.Les plus fortunées emploient des fils de soie pour les costumes de cérémonie. Les fils métallisés,  dorés ou argentés, sont aussi très prisés. Dans les régions froides des Hautes Terres, les femmes utilisent plutôt le coton naturel et la laine. Dans les villages excentrés, quelques femmes filent encore la laine et le coton à la main, pour constituer les écheveaux. Les teintures naturelles d’origine végétale ou animale (cochenille, indigo…) sont  aussi utilisées dans certains villages des Hautes-terres.

"Foule d'un marché Maya"
Foule d’un jour de marché à Zunil.

Mais la plupart des femmes préfèrent acheter les écheveaux sur les marchés, où les matières traditionnelles sont souvent remplacées par des fibres synthétiques, très colorées et moins chères.

Le plus important marché, le plus authentique et le plus spectaculaire est incontestablement celui de San Francisco El Alto, une petite ville perchée sur une colline, à environ 17 kilomètres de Quetzaltenango. Le vendredi, le cœur de la ville disparaît sous les étals de marchandises et il n’est pas rare de se retrouver bloquer au milieu de la foule, à l’intersection des rues, sans pouvoir ni avancer, ni reculer.

Parallèlement aux métiers à tisser « de ceinture », on voit apparaître de plus en plus de métiers à tisser à pédales, notamment dans les coopératives (associations regroupant les tisserandes d’un village).

Fabriqués sur place par les artisans locaux, ils sont plus pratiques et plus rapides et permettent de confectionner des pièces de tissus spécialement adaptées à la demande des touristes : nappes, sets de table, tapis, écharpes…

Plus fortes en coopératives

"Maya café moulu avec pierre"
Pour moudre le café, les femmes écrasent les grains.

Situé à proximité d’Antigua, le village de San Antonio Aguas Calientes est réputé pour ses tissages multicolores et son marché artisanal. Dans ce village, les femmes se sont regroupées en coopératives de tisserandes. Ces associations leur permettent de mutualiser leurs savoir-faire et l’achat des matériaux.

Elles leur fournissent un lieu pour travailler et un marché pour vendre leurs produits à leur juste valeur, leur évitant ainsi de brader des semaines de labeurs pour une vente immédiate, lorsque les touristes discutent trop les prix à la baisse, sans conscience de la valeur du travail réalisé.

Ces associations se multiplient dans les villages. Elles assurent aux femmes de meilleurs revenus et améliorent leurs conditions de vie. Plus autonomes et plus indépendantes, elles prennent part aux décisions qui influent sur la vie de la famille.

La plupart des coopératives permettent aux visiteurs de regarder les tisserandes travailler, montrant ainsi le savoir-faire que requiert leur confection. Quelques-unes proposent également d’initier les visiteurs aux techniques de tissage.

A San Antonio Aguas Calientes, le groupement de femmes organise aussi des rendez-vous d’informations, notamment avec les élèves des écoles de langues, pour expliquer la vie quotidienne du peuple Maya, faire découvrir les plats traditionnels, les coutumes et traditions qui entourent le mariage.

Des vies de labeurs et parfois de blessures

"Jeune mère Maya"
Si jeune, mère et vendeuse.

Ce sont toujours les femmes que l’on retrouve  sur les marchés, assises derrière un étal ou à même le sol.  Omniprésentes dans lieux touristiques, elles transportent, dans leur kaperrag (grand tissu sanglé autour de leurs épaules), les écharpes, ceintures, sacs, nappes, set de table et huipiles qu’elles vendent dans les rues, notamment à Antigua, la ville coloniale la plus touristique du Guatemala.

On les voit aussi sur le bord des fleuves et des rivières  lavant le linge de la famille ; dans les champs cultivant les légumes et les plantes ; sur le bord des chemins transportant le bois nécessaire pour faire la cuisine. D’autres travaillent chez les particuliers, comme employées de maison. Les conditions de vie de ces dernières sont souvent très difficiles. Sans soutien de leur famille quand elles viennent de villages éloignés, elles ne voient que très rarement leur mari et leurs enfants et sont souvent victimes de discrimination. Employées dès l’adolescence, elles débutent leur journée très tôt le matin, finissent tard le soir, sans bénéficier du salaire minimum, les employeurs profitant d’une législation déficiente pour les jeunes travailleuses âgées de moins de 18 ans. Celles qui ont pu recevoir une éducation deviennent secrétaires ou enseignent dans les écoles de langue (espagnol) dans les villes telles qu’Antigua, Quetzaltenango, Huehuetenango. Ces écoles de langue leur fournissent un travail variable, en fonction des demandes des touristes, plus ou moins bien rémunéré selon les écoles. Quelques-unes profitent de ce salaire pour suivre des cours le week-end, dans des écoles privées (onéreuses) et tenter d’accéder à des professions plus valorisantes, comme avocate.

"Enfant Maya, vendeuse de rue"
Les filles ne vont pas toutes à l’école.

Mais la population Maya est encore majoritairement peu éduquée et maintenue dans un état subalterne. Dans les zones rurales et sur les Hautes Terres, où les Mayas constituent près de 80% de la population, les femmes sont toujours affectées par la pauvreté, voire l’extrême dénuement.

Ne dit-on pas que la société guatémaltèque se réduit à deux classes, une dominante, une exploitée ?

En théorie, la population Maya bénéficie des mêmes droits que les Ladinos. En pratique, c’est loin d’être le cas dans les écoles, les administrations et au gouvernement. La discrimination se fait notamment à partir du nom. Nous avons été surpris par les noms à rallonge de certains guatémaltèques, qui peuvent cumuler quatre à cinq patronymes. Cette particularité permet d’identifier l’origine sociale de la personne et de vérifier qu’elle n’a pas d’ascendant Maya, auquel cas, elle est exclus de certains postes, clubs…

Peu de femmes Maya accèdent encore aux études universitaires. Certains établissements privés leurs sont interdits et dans certaines universités, elles ne peuvent pas assister aux cours vêtues d’un huipil. Dans d’autres, elles sont sujettes à moqueries.

Lorsqu’elles obtiennent le diplôme, elles doivent encore prouver leurs compétences, faire face au racisme et parfois même à la haine. Dans ces conditions, qu’en est-il de la vie de famille ?

"société guatémaltèque machiste"
Une société très machiste.

Dans ce pays où les femmes Maya ont été malmenées, violées, torturées et parfois tuées pendant plus de trois décennies de guerre civile, le rythme des naissances n’a cessé de baisser. De neuf à dix enfants par famille au début du XXème siècle, le taux de fertilité est passé à cinq pendant la guerre civile, puis à deux ou trois pour la génération actuelle des femmes qui travaillent. Les violences domestiques faites aux femmes, contribuent

également à la régression des naissances.

Environ 45% des femmes guatémaltèques sont victimes de violences durant leur existence. C’est d’autant plus dramatique, qu’un grand nombre de femmes dans la pauvreté, n’ont pas accès aux soins.

Celle qui veulent changer leur vie, obtenir le respect, retrouver la confiance en elle et leur dignité se lancent un véritable défi. Mais les mentalités évoluent peu à peu. Ce changement passe par l’apprentissage de l’espagnol, la langue officielle du Guatemala que nombre de femmes Maya ne maîtrisent pas encore.

Au Guatemala, on dénombre pas moins de vingt et un groupes indigènes et autant de dialectes différents, issus du Quiche parlé avant l’arrivée des espagnols. La constitution Guatémaltèque prévoit un enseignement bilingue dans les zones où prédomine les populations Maya. Dans la réalité, les écoles proposant une éducation bilingue sont rares.

"Trop peu d'écoles"

L’enseignement se fait seulement en espagnol. Il est certes indispensable que les Maya maîtrisent cette langue pour s’intégrer dans la société guatémaltèque.

Mais ne dispenser l’éducation qu’en espagnol revient à assimiler les enfants en leur faisant  perdre les dialectes de leurs ancêtres, d’autant que les programmes nationaux n’intègrent aucun élément de la culture indigène.

Peu de professeurs sont d’origine indigène et les autres ne sont pas formés pour enseigner dans ce milieu. Convaincus que l’espagnol est une langue supérieure, la plupart sont farouchement opposés à un enseignement bilingue et témoignent d’un certain mépris vis-à-vis des indigènes. Il existe encore  une grande disparité entre les système d’éducation. On compte en moyenne 40 élèves dans les classes de Ladinos alors qu’ils sont souvent plus de 60 dans les classes d’indigènes Maya.

La pauvreté qui frappe les populations rurales et l’accès souvent difficile aux écoles en milieu rural entraînent un faible taux de scolarisation. De plus, pour les filles, les tâches domestiques priment bien souvent sur l’éducation.

Anna, une femme qui construit son avenir

C’est à Antigua que j’ai rencontré Anna. Originaire d’un village situé à 45 minutes de marche de la ville, elle a d’abord été secrétaire dans une quincaillerie. Depuis son mariage, elle vit à Jocotenango, une petite bourgade qui jouxte Antigua.  Mère de trois enfants : une fille de 21 ans à l’université et deux jumeaux de 19 ans, elle travaille, à la demande, entre quatre et huit heures par jour, comme professeur d’espagnol, dans une école de langue d’Antigua ouverte aux touristes, qui souhaitent se perfectionner en espagnol.

Le couple ne possède ni voiture, ni moto, juste un vélo qu’utilise son époux. De fait, pour se rendre à son travail, elle n’a pas d’autre solution que de prendre un bus souvent bondé, une véritable expédition. Il faut se glisser, tant bien que mal, dans l’allée centrale puis sur un siège, qui accueille plus fréquemment trois paires de fesses que les deux initialement prévues.

Quand elle rentre à son domicile, elle fait la cuisine, le ménage et ne prend jamais de vacances, « Un luxe que ne peuvent pas se permettre les petits budgets » explique t’elle, sans vraiment le regretter, bien qu’elle aimerait connaître d’autres régions, découvrir d’autres pays.

Comme beaucoup de ses consœurs, Anna s’intéresse à de multiples sujets et suit l’évolution de la société guatémaltèque avec intérêt. « C’est une société très machiste où les femmes font encore quasiment tout à la maison. Mon mari était comme cela au début de notre mariage. Maintenant, il commence à m’aider. Mes deux fils de 19 ans aussi ». Mon rêve acheter une voiture quand les enfants auront fini leurs études ».

La vie est un long et parfois difficile chemin, mais pour celles qui réussissent à trouver leur place dans la société guatémaltèque. Mais elle est offre des petits bonheurs simples, qui sont d’autant plus appréciés qu’ils ont demandé un grand courage.

 

Secotine

Journaliste-écrivain témoin attentive des palpitations du monde.