Voyage dans les îles San Blas

Dans les San Blas, les indigènes Kuna ont su, jusqu’à ces dernières années, conserver leurs valeurs, leur culture et leurs traditions. Mais pour combien de temps encore ?

Histoire d’un peuple fier, les indigènes Kuna

Carte du Panama avec les îles San Blas au Nord
Sur la carte, les îles des San Blas sont situées du côté de la mer Caraïbes, entre Porvenir et la frontière colombienne.

Du Darien aux iles San Blas

Fuyant on ne sait quel ennemi ou simplement à la recherche de gibiers, les indigènes Kuna se sont installés, il y a environ 12 000 ans, sur le continent américain qu’ils ont appelé Abia Yala. La tradition orale situe leurs origines dans la Sierra Nevada, en Colombie mais des poteries et des bijoux en or, datant de 500 ans avant J.C. ont  été retrouvé dans le Darien. Ces vestiges laissent à penser que ce peuple migrait depuis le bassin amazonien.

kuna campo ulu
Indigène Kuna se rendant en pirogue à son “campo” pour y travailler.

Après l’arrivée des colons au Panama en 1501 après J.C., le premier gouverneur Vasco Nuñez de Balboa fraternise avec les Kunas et se marie avec la fille de l’un deux. Avec leur aide, il sera le premier européen à voir le Pacifique. Mais, le soupçonnant de trahison, la Cour d’Espagne délègue sur place Pedro Arias Dãvila, un dictateur sanguinaire qui le fait juger sommairement et l’exécute avant de massacrer la quasi-totalité des indigènes pour assouvir sa soif d’or.

San Blas îles menacées par réchauffement climatique érosion sol
Au raz de l’eau, les îles des San Blas sont menacées par le réchauffement climatique.

Vivant à proximité des rivières, à l’intérieur de la forêt tropicale, les Kunas résistent en se repliant au cœur du Darien. Puis, vers le milieu du 19ème siècle, remontant vers l’embouchure des rivières, côté Caraïbes, ils installent leurs villages sur les îles les plus proches de la côte et développent la culture des cocos,  sur les plus éloignées. Vivant en autarcie, ils semblent avoir trouvé leur paradis, loin des insectes, des serpents et des fièvres qui sévissent sur le continent.

Policiers à Porvenir San Blas
L’île de Porvenir, où se trouve un petit aéroport, est très surveillée par les policiers.

Mais, voulant en finir avec ces indigènes qu’il considère comme des rebelles, le président Porras, installe en 1915 un gouverneur sur l’île de Porvenir et des policiers qui organisent une véritable répression des coutumes traditionnelles, violent les femmes, assassinent les hommes.

Ces exactions attisent la révolution plutôt que de calmer les esprits. En 1925, sous la houlette de Nele Kantule, les Kunas se rebellent, exécutent les policiers et les enfants nés des viols.

Le Panama prépare l’envoi de troupes mais les Etats-Unis encouragent ses dirigeants à négocier. L’autonomie du peuple Kuna est décrétée en même temps qu’est créée la Comarca des San Blas, appelée aujourd’hui Comarca de Kuna Yala. Les indiens Kunas sont de fait la première ethnie indigène du Panama à obtenir leur autonomie, bien avant les Emberà Wounaam et les Ngobe-bugle.

Qui était Nele Kantule ?

On appelle Nele, un homme ou une femme, possédant un pouvoir surnaturel inné. Ce sont des personnes qui font preuve d’une rare intelligence et de pouvoirs de télépathie. Ils sont capables d’établir un diagnostic médical et connaissent parfaitement les vertus médicinales des plantes de la forêt tropicale.

banedup-lemon-6De son véritable nom Iguaibiliquiña, Nelle Kantule est né en 1868, à Puturgandi, un ancien village Kuna, situé sur le continent. Grand guérisseur, son père est un botaniste réputé, qui sera son premier formateur.

Des chamans développent ensuite ses dons de clairvoyance, puis il part vivre quatre ans dans un village Kuna de Colombie où Nele Inagoya lui enseigne la médecine. Il apprend aussi l’astronomie avant d’aller à Carthagène étudier et acquérir une bonne connaissance des civilisations occidentales.

Deux anciens marins Kunas, qui ont parcouru les mers du globe, lui font découvrir l’histoire de l’Europe et plus particulièrement celle des révolutions. Revenu dans son village natal, il convainc les villageois d’aller s’installer sur l’île d’Ustupu, où il deviendra Sahila dix ans plus tard. Il sera ensuite l’un des leaders de la rébellion de son peuple face au gouvernement panaméen.

Fervents défenseur des traditions Kunas certes, mais également conscient de l’importance de l’éducation,  il fait implanter des écoles sur de nombreuses îles, obtient des bourses pour la formation des jeunes dans les universités panaméennes et une bibliothèque sur l’île d’Ustupu…

Nele Kantule meurt le 3 septembre 1944. Ce jour sera déclaré férié, pour l’ensemble du Kuna Yala, par un vote du 29 décembre 1965.

Qu’est ce qu’une Comarca ?

Malgré les massacres dont ils ont été victimes pendant la colonisation, malgré les déplacements et les discriminations, environ 200 000 amérindiens, répartis en sept groupes, ont su se battre pour préserver leurs droits et leur culture au Panama. Plusieurs territoires (Comarca),  ont ainsi été créés. Les Comarcas définissent des limites géographiques à l’intérieur desquelles, chaque tribu indigène est, en principe, responsable de ses lois et consultée avant tout changement devant intervenir au sein de ses frontières. La première Comarca date de 1938, elle concernait le peuple Kuna.

La Comarca de Kuma Yala est chapeautée par un Congresso général composé de trois sahilas dummat (grand sahila). Ils se réunissent deux fois par an, dans des villages différents. Un représentant du Panama assiste à leurs réunions, sans intervenir cependant dans les décisions qui concernent le peuple Kuna. Parallèlement, depuis 1972 le Kuna Yala a aussi des élus à l’Assemblée Générale du Panama.

La communauté Kuna regroupe officiellement environ 35 000 personnes, mais en comptant ceux qui sont installés et travaillent au Panama, ils seraient 50 000.

Particularités des îles

enfants indiens Kuna
Les enfants Kuna sont scolarisés dans les écoles des îles village, ils parlent tous l’espagnol.

Aujourd’hui, il ne subsiste que quelques villages dans le Darien. La majorité des indigènes Kuna vivent sur les îles des San Blas, véritables confettis, émergeant à quelques encablures du continent. Suivant leur proximité avec celui-ci, les îles sont classées en deux catégories, les îles « villages » et les îles « cocotiers ».

Situées tout prêt du continent et à proximité d’une embouchure de rivière, les premières permettent aux indigènes d’aller se ravitailler facilement en eau et en fruits. On dénombre une cinquantaine d’îles villages. Certaines ne comptent qu’une dizaine d’habitants, d’autres entre 1000 et 2000, dont un grand nombre d’enfants. Sur les 1300 indiens Kuna vivant à Mamitupu, environ 500 sont des enfants.

village Kuna Pinos
Les cases sont toujours construites en bambou avec des toits en feuilles de palme.

Les villages importants ressemblent, pour nous occidentaux, à de véritables labyrinthes. On y chemine dans un dédale de cases traditionnelles. Il faut parfois baisser la tête ou laisser passer celui qui vient en face, tant les maisons sont basses et les cheminements entre les cases étroits. Rien n’est cependant laissé au hasard.

Dans la majorité des villages, la construction d’une hutte est communautaire. Le “chef des maisons” fixe la date de la construction. Les hommes désignés pour effectuer le travail ne mettent généralement pas plus d’un jour pour bâtir un logement qui durera une vingtaine d’années. Les murs sont en bambou, le toit en feuilles de palmiers. Ces matériaux produits sur place ne coûtent rien, que le temps de les couper et de les mettre en œuvre. Ils protègent efficacement du soleil, tout en laissant circuler l’air.

île cocotier San Blas
Minuscule île cocotier.

Souvent minuscules, les îles « cocotiers » sont utilisées pour la culture de cet arbre. On y trouve parfois une ou plusieurs cases, où se relaient les familles qui entretiennent l’île et récoltent les cocos à maturité. Ceux-ci furent pendant longtemps la seule monnaie d’échange du peuple Kuna. Quelques familles paient encore aujourd’hui avec des cocos, les produits manufacturés vendus dans les tiendas.

érosion palmiers île San Blas
Peu à peu, la mer érode les îles qui sont appelées à disparaître avec la montée des eaux.

Amas de sable que surplombent un ou quelques centaines de cocotiers, certaines îles plus fragiles et plus exposées ont déjà disparu. Les autres subissent les assauts de la mer les jours de haute marée. Il n’est pas rare que les huttes soient envahies par l’eau et que les cocotiers se retrouvent les racines à l’air. A chaque nouvelle lune, la mer réduit encore et encore le territoire de Kuna Yala. On ne dénombre  déjà plus que 350 îles sur les 365 initialement répertoriées.

Toutes portent un nom donné par les Kunas et une autre appellation attribuée par les espagnols ou par les américains. Les noms Kunas, très imagés, intègrent les mots Tupu ou Dup, qui signifient « île ». On trouve ainsi des noms tels que Achutupu pour l’île des chiens, Yantupu l’île au sanglier… alors que les espagnols ont appelé Piños, la seule île des San Blas, présentant un relief couvert de forêt tropicale et les américains ont nommé BBC Island, celle où ils ont coutume de faire des barbecues !…

Vivre sur une île village

David Pinos
David, sur lîle de Pinos

Lorsque nous débarquons sur le môle de l’île de Pinos en compagnie de deux autres équipages français, David nous attend pour nous conduire auprès du Sahila. Expatrié un temps à Panama, cet indigène maîtrise parfaitement l’espagnol et l’anglais en plus de sa langue natale et sert, de fait, d’interlocuteur entre les navigateurs de passage et son peuple. Sur cette île où la culture Kuna est encore très vivace, nous avons  senti une certaine tension entre les détenteurs de la tradition et cet homme qui a adopté la culture occidentale. Il est toléré comme intermédiaire mais néanmoins surveillé et mis en marge de la communauté.

repas dans congresso Pinos
Nous sommes invités au repas de la fête donnée en l’honneur de la jeune fille pubère, mais tenus à l’écart de la population.

Nous traversons un village propret avec de larges allées en terre, bien entretenues, le long desquelles sont construites les cases. Nombreux sont les enfants qui viennent spontanément vers nous, joyeux lurons, curieux de tout, dialoguant volontiers en espagnol. Tous vont à l’école, mais décembre est pour les enfants du Panama synonyme de grandes vacances.

Notre guide nous conduit au centre du village où se trouve une case, plus grande que les autres, le Congreso. Un homme, assis dans un coin, a posé les pieds sur une table qui lui sert de bureau.

L’un des Sahila, est allongé au centre de la salle, dans l’un des trois hamacs, qui sont réservé à ces sages représentants élus par la communauté. Vêtu d’un pantalon et d’une veste sombre, il a conservé son chapeau noir sur la tête. C’est à ce couvre-chef, que le Sahila est aisément reconnaissable du reste de la population. Quelques indigènes sont assis sur les bancs disposés tout autour, où nous prenons place.

David s’adresse en Kuna au Sahila, qui répond dans la même langue avant de traduire, questions et réponses, en espagnol ou en anglais, à notre intention. Nous obtenons ainsi l’autorisation de mouiller quelques jours en face de l’île, de visiter celle-ci et de prendre quelques clichés. En achevant l’entretien, le Sahila nous invite à partager le repas préparé à l’occasion de la chicha (prononcez tchi-tcha).

Il s’agit d’une soupe de riz au poisson, servie avec des bananes plantain. La table est dressée sur des feuilles de bananiers posées à même le sol, dans la salle du Congreso. Nous sommes seuls avec David, l’ensemble de la communauté poursuit la fête à l’écart de tout regard étranger, dans la inna nega – étymologiquement la maison du breuvage (salle des fêtes locale). Traditionnellement, indiens Kuna ne boivent pas d’alcool, sauf à l’occasion de ces fêtes, pour lesquelles ils préparent une boisson à base de sucre de canne, macéré.

Le congresso un lieu de dialogue et de décision

Les indiens Kuna ont adopté une vie communautaire. La construction d’une maison, le travail dans les plantations de cocos, la pêche, la gestion des conflits entre les habitants… tout ce qui concerne le village se règle au « Congresso ».

congresso hamac Pinos
El congesso, une rande case, située au coeur du village, où se prennent toutes les décisions communautaires

C’est là qu’officient les Sahila. Chaque village en compte généralement trois. Chefs coutumiers et spirituels, ils sont choisis pour leur sagesse et leurs connaissances des traditions. Mais avant qu’ils puissent prétendre à ce statut de « sage », la culture, les légendes et les mythes de leur peuple leur sont enseignés lors de longues séances de chants. Les Sahila sont facilement reconnaissables au chapeau noir, qu’ils portent quasiment en permanence.

Au Congresso, ils sont allongés dans les hamacs suspendus au centre de la case. Les personnes qui viennent les consulter ou les écouter s’installent sur les bancs, disposés tout autour.

Il est aisé d’aller consulter l’un ou l’autre des Sahila, présents au Congresso en fin de journée. Au cours de ces réunions, sont résolus les petits litiges qui peuvent survenir entre les habitants. Une femme qui trompe son mari peut ainsi être condamnée à aller couper l’herbe sur l’île de Porvenir, alors qu’un homme qui trompe sa femme devra faire des travaux d’intérêt général pour le village (transporter des pierres et construire un muret pour protéger le village de la montée des eaux, par exemple)…

Pour régler les problèmes courants, les Sahila sont assistés de nombreux responsables : chef des maisons (pour la construction de celles-ci), chef du cimetière, des cocoteraies… Ce sont eux qui définissent les travaux à effectuer et les hommes qui en seront chargés.

Trois fois par semaine, le grand Suar ibgana (l’équivalent de notre garde-champêtre) convoque les habitants du village à la séance du soir, en faisant sonner la cloche.

Au cours de ces séances obligatoires, les Sahila psalmodient des chants traditionnels au travers desquels, ils enseignent la religion de leur peuple, le civisme et le respect de la nature. Ces mélopées utilisent une langue ancienne et des métaphores que les Argar (autres personnages importants) traduisent et résument pour que chacun puisse en comprendre le sens.

Une vie simple, proche de la nature

kuna femme enfant
Dans la plus grande hutte sont installés les hamacs.

En regagnant nos annexes, nous observons plus attentivement le village. La vie de chaque famille s’organise autour de trois huttes. La plus grande sert de salle de séjour pendant la journée et de dortoir la nuit, quand la famille déroule les hamacs pour dormir. On n’y trouve pas de meuble mais des fils sur lesquels sont suspendus les vêtements. Les quelques sièges sont occupés dans la journée, par des femmes qui cousent, inlassablement les molas sur le pas de la porte.  A côté, une hutte plus petite sert de cuisine. Sur le foyer, situé à même le sol, mijote le riz coco, ou fume la pêche du jour sur une claie.

WC San Blas
Les toilettes sont situées en bout de ponton, dans des petites cases.

A proximité une coque de ulu hors d’usage, coupée au niveau du maître-bau est appuyée sur une fourche de palétuvier. Quand elle ne servent plus pour naviguer les pirogue sont reconverties en lavoir, pour le linge ou en évier pour la vaisselle. Enfin, construite au bout d’un petit ponton, une minuscule hutte sans toit, sert pour les ablutions et de toilettes.

Non loin du môle, une hutte, à peine plus grande que les autres, ouvre une fenêtre sur rue, c’est une petite boutique où la propriétaire vend quelques boites de conserves,  des canettes de coca, des cartes de téléphone portable… C’est la seule tienda (boutique) de ce village ! Bien qu’il n’y ait pas de boulangerie, nous trouverons pourtant de savoureux petits pains sur toutes les îles habitées. Quelques familles y officient à tour de rôle pour fabriquer des pains et parfois des gâteaux, pour l’ensemble de la population.

Mamitupu transport bananes
Dans les campos, les hommes cultivent les bananes et la coco.

Vivant simplement et très proches de leur Mère-Nature (la Terre), les indigènes sont regroupés en petites communautés où chacun joue un rôle bien défini et où personne n’est laissé pour compte, sans ressource. S’ils ne sont pas « riches » des biens de consommation et du confort auxquels nous sommes habitués, les Kuna possèdent le nécessaire pour vivre dignement et surtout cette solidarité qui fait défaut dans les villes et dans nos sociétés, dites civilisées.

poissons pirogue Kuna
Le poisson constitue leur principale source de protéines.

Ils se nourrissent essentiellement des produits cultivés, pêchés et chassés sur place (poissons, crabes, langoustes, bananes plantain, mangues, cocos, ananas…).

Contrairement aux bananes fruits, que l’on consomme crues, les plantains sont cuites et utilisées comme un légume. Elles accompagnent tous les repas et elles entrent aussi dans la composition des soupes.

Les hommes travaillent dans les cocoteraies et cultivent les jardins situés sur le continent. Ils vont à la pêche, bâtissent et réparent les huttes, construisent leur pirogue, des tabourets et font parfois de la vannerie.

Les femmes se consacrent aux enfants, à l’entretien de la maison, elles vont à la rivière laver le linge et chercher l’eau (quand l’île n’est pas équipée d’eau courante) et elles confectionnent des molas. Mais derrière cette distribution des rôles, se cache une société semi-matriarcale.

Quand un couple se forme, l’homme vient vivre chez la femme. En cas de séparation, elle met simplement les vêtements de son compagnon sur le pas de la porte pour lui indiquer qu’il doit partir. Elle ne participe pas aux interminables palabres dans la salle du Congresso, où n’interviennent que les hommes de plus de 30 ans mais un Sahila ne peut pas être élu, si sa femme s’oppose à ce qu’il occupe cette fonction.

Tenue vestimentaire et symboles

vêtement traditionnel Kuna mola
Les vêtements traditionnels portés par les femmes sont le reflet d’une culture qu’elles souhaitent maintenir vivante.

Toutes menues, le pas alerte, la silhouettes furtives entre les cases des villages, qu’elles sont jolies les femmes Kuna dans leur tenues traditionnelles. Il faut les voir vêtues de leurs plus beaux atours, lors des cérémonies ou au quotidien, quand leurs étincelants molas semblent faire un pied de nez à la civilisation et au temps qui passe.

Bien que les hommes aient adopté la façon occidentale de s’habiller, les femmes arborent chaque jour, la belle tenue colorée que portaient leurs ancêtres, conscientes qu’elles perpétuent l’identité culturelle de tout un peuple.

Elles sont vêtues d’un saboured, une jupe mi-longue constituée d’un morceau de tissu généralement noir, vert ou bleu foncé, imprimé de motifs jaunes. Ce tissu est simplement enroulé autour de la taille. Une blouse, composée de deux molas, sur lesquelles elles ont grossièrement cousu des morceaux de tissus de couleurs vives pour former les manches, le bas et le haut de la blouse, complète la tenue vestimentaire.

Un muswe, un foulard rouge et jaune recouvre leurs cheveux courts (aucune femme kuna ne porte de longs cheveux). Les plus jeunes le posent facilement sur leurs épaules, mais les plus âgées le conservent sur la tête et s’en servent parfois, pour se masquer le visage, notamment quand elles ne souhaitent pas être photographiées.

wini autour des jambes
Les winis sont constitués de perles enfilées sur de longs fils

Des wini sont enroulés autour de leurs mollets et de leurs bras. Ces wini sont constitués d’un savant enfilage de perles orange, jaunes et noires, conçu de manière à former des motifs géométriques, lorsqu’elles enroulent le fil autour de leurs membres.

Un anneau en or, passé dans le nez complète la tenue, chez les femmes plutôt âgées. Les plus jeunes arborent de jolis colliers d’or, à l’instar de ceux que portaient autrefois les incas.

Mola traditionnel
Mola traditionnel

Avant l’arrivée des colons, les femmes Kuna n’étaient vêtues que d’un saboured. Elles masquaient leurs seins avec des colliers et des motifs géométriques ornaient leur corps, leurs bras et leurs jambes. Leurs tenues ont évoluées sous la pression des conquistadors. Contraintes de cacher ces seins, que l’on ne saurait voir, sous une blouse, elles ont reproduit les motifs peints, sur des tissus, en utilisant le principe de « l’appliqué inversé ».

Cette technique consiste à utiliser des tissus de couleurs différentes et à les superposer, en y découpant les motifs choisis. Au fil de l’assemblage, les découpes sont ourlées avec un fil de couleur identique au  tissu, pour ne laisser paraître que la couleur inférieure. Seul le dernier tissu reste intact. Sur les molas traditionnels, on trouve ainsi jusqu’à cinq couches de tissus superposées.

Molas traditionnel San Blas
On reconnait un beau mola au nombre des tissus superposés et à la finesse des points

Chaque mola mesure en moyenne 45 cm de long pour 35 cm de large. Elles sont toujours conçues par paire pratiquement identiques, mais pas tout à fait. Le même thème de motifs est repris sur la seconde mola mais avec des différences de couleurs ou d’interprétation. Les molas traditionnelles représentent des motifs géométriques ou de petites scènes de la nature et de la vie quotidienne. On y retrouve notamment les ulus, les pagaies…

On reconnait une belle mola traditionnelle à la finesse des points. Très fins et resserrés, ils doivent être quasiment invisibles.  Ces molas sont constituées d’au moins trois couches de tissus (cinq c’est mieux mais très rare dorénavant). Le motif principal doit être aisément identifiable et s’inscrire dans un ensemble harmonieux. Une mola, c’est comme un joli tableau… On doit pouvoir l’apprécier au premier coup d’œil.

Les femmes vendent parfois des tenues qu’elles n’ont portées qu’à l’occasion d’une cérémonie, c’est l’occasion d’acquérir de vraies molas traditionnelles.

La mola étant devenu un produit touristique, beaucoup de femmes ont abandonné le procédé traditionnel pour un travail qui ressemble à du patchwork. Ces molas dits « touriste » n’ont bien souvent que deux couches de tissus sur lesquelles sont cousus des motifs de couleurs vives (perroquets, poissons, tortues…) ou d’acculture (Nativité, Père-Noël…).

Jeux, école et savoir ancestral : la vie des enfants

enfants Robeson
Les enfants Kuna apprennent très tôt le maniement des pirogues

Depuis pratiquement un quart de siècle, les enfants Kuna reçoivent un enseignement scolaire donné en espagnol, la langue officielle du Panama. Parallèlement, le savoir ancestral et les légendes sont enseignés dans chaque village, en Kuna, par les Sahilas, lors des réunions au congresso.

Quand ils souhaitent poursuivre leurs études, les adolescents vont sur le continent. Certains se laissent alors séduire par la ville, d’autres reviennent au village, attachés à leurs racines et conscients qu’ils possèdent ici une qualité de vie, que n’ont plus les citadins. Dans les dispensaires des villages, on rencontre désormais des médecins indigènes, mieux acceptés que les autres par la population.

jeu ballon Kuna
La majorité des îles village possde un terrain de basket.

Dans les villages traditionnels les enfants n’ont souvent comme jouets que des objets confectionnés par leur père (pirogues…). Mais dans pratiquement tous les villages importants figurent un terrain de basket. Ce sport est très apprécié des enfants.

Les petits garçons sont initiés très tôt au maniement de la pirogue. Les embarcations qu’ils utilisent sont naturellement plus petites que celles des adultes. Mais elles leur permettent de se déplacer et de venir à la rencontre des navigateurs.

Les petites filles commencent à faire des molas vers l’âge de 6/7 ans, ce sont souvent des motifs simples, représentant des perroquets, et d’une dimension inférieure aux molas confectionnées par les adultes.

Peu de cérémonies essentielles 

adolescentes puberté au San Blas
La première fête est donnée pour la puberté de la jeune fille.

La vie des indiens Kunas est ponctuée par trois réunions hebdomadaires dans la salle du Congreso, pendant lesquelles les Sahila transmettent les traditions à l’aide de chants psalmodiés. C’est aussi avec l’accord des Sahila, que se préparent les deux cérémonies marquantes dans la vie des jeunes filles Kuna et la cérémonie mortuaire.

La première cérémonie est organisée à la puberté de la jeune fille. Informé par son père, le Sahila désigne quelques hommes pour construire une petite hutte sans toit, dans la cour familiale. Les femmes se relaient ensuite pour remplir d’eau de mer un petit ulu de cérémonie et arroser régulièrement la jeune fille, qui va rester quatre jours dans cette hutte. Au terme de cette période, elle est entièrement peinte en noir avec du jus de baies.

"jarres de chicha"
La chicha est préparée par des hommes désignés lors des réunions au Congresso

Pendant ce temps, les hommes rapportent du continent, des cannes à sucre qu’ils broient pour préparer la chicha fuerte, qui sera bue au cours de la fête. Le jus mélangé à d’autres ingrédients (café, maïs…) boue pendant de longues heures dans de grands chaudrons, sous l’œil averti du quimico, l’homme chargé de sa fabrication et de sa qualité.

Les hommes mariés du village, sont ensuite réquisitionnés pour brasser la chicha à la louche, pour la faire refroidir.

Le jus obtenu est ensuite réparti dans de grandes jarres de terre cuite, recouvertes de feuilles de palmes , dans lesquelles il va macérer pendant une dizaine de jours.  Ccette préparation constitue la chicha fuerte but pendant la fête. Il faut voir ces hommes et ces femmes vider, cul sec, les calebasses contenant le breuvage tandis qu’au centre de la hutte, deux Kantules psalmodient des chants en tournant comme deux derviches.

cimetière kuna
La dernière demeure des Kunas est située sur le continent, à proximité d’une rivière.

Si le père a fait quelques économies, une seconde cérémonie, dite Inna Suit intervient quelques années plus tard, pour indiquer que la jeune fille est en âge de prendre un époux. Cette fête est cependant plus rare, du fait de son coût. Le père doit acheter les ingrédients pour la chicha, du rhum et offrir plusieurs repas aux villageois. Cette seconde fête, qui dure quatre jours, se déroule selon un rituel bien précis, dans la salle des fêtes où femmes et hommes se regroupent séparément d’un côté et de l’autre de la salle.  Au centre, le kantule est assis avec le père de la jeune fille autour desquels se regroupent la famille organisatrice et les anciens du village. Pendant cette cérémonie, la jeune fille reçoit son nom Kuna et ses cheveux sont coupés courts, comme les portent toutes les femmes Kunas.

 

L’ultime cérémonie de la vie se déroule au moment de la mort. Le défunt est revêtu de son habit traditionnel et couché dans son hamac. Il reste ainsi un jour ou deux dans sa maison avant d’être conduit en ulu au cimetière.

Celui-ci est situé sur le continent, loin du village mais toujours en bordure d’une rivière. Le défunt dans son hamac, est placé dans une tombe recouverte d’un toit de palmes. Le jour des funérailles et les jours suivant, les femmes se relaient pour offrir à boire et à manger, à l’abri d’une case construite spécialement pour cet usage, à l’entrée du cimetière.

Musique, chants et traditions

femme Kuna préparant chicha
Les femmes préparent les plats qui seront consommés pendant la fête.
nuchus statuette
Les Nuchu sont conservés dans un coffre en bois. Ils suivent la famille lors de ses déplacements sur les îles cocotier.

Lors de nos balades dans les villages, nous avons souvent entendu les mélopées que chantent les femmes à leurs jeunes enfants pour les endormir ou les chants psalmodiés par les Sahila, dans la salle du Congresso pour enseigner aux jeunes l’histoire et les traditions. Au cours de la fête de la puberté, la flute de pan et les maracas accompagnent les danses traditionnelles. Celles-ci représentent souvent des scènes de la vie, comme la danse du pélican au cours de laquelle, les pas des danseurs font chanter les colliers d’os qu’ils portent autour de leur cou, en imitant la démarche balourde de ces oiseaux.

Il n’est pas rare non plus d’entendre un père, un grand-père ou le Nele invoquer les nuchu pour obtenir une faveur ou la guérison d’un proche. Les nuchu sont de petites statuettes en bois, représentant des personnages, sans physionomie ni origines particulières. Cela peut aussi bien être des indigènes que des étrangers portant des uniformes. L’important réside dans le bois utilisé, qui possède telle ou telle vertu. Mesurant entre 20 et 30 cm de haut, ces statuettes sont rangées dans un coffre de bois, qui ne quitte jamais la demeure familiale, sauf quand la famille part pour quelques mois, exploiter les îles cocos.

En dehors des herbes utilisées pour soigner le malade, le Nele invoque les esprits. Les boni représentent les esprits du mal et les nuchu, fabriqués par le père de famille, symbolisent au contraire les vertus.

Le Nele est un personnage important dans la tradition Kuna. Il peut s’agir d’un homme ou d’une femme, mais dans tous les cas, c’est un personnage doué d’une grande intelligence, de pouvoirs de prémonition et de télépathie. On appelle Igar Nuleb, le Nele de la médecine, celui qui connait parfaitement les herbes de la forêt tropicale et sait les utiliser à bon escient pour soigner le malade. Igar Wisid est le Nele, spécialisé dans les chants psalmodiés, adressés aux esprits.

La langue, le ciment de la culture kuna

C’est  la langue kuna, qui est le véritable ciment de la culture de ce peuple, bien qu’elle ne soit écrite que depuis très peu de temps. Il faut entendre les indiens, discuter à l’aube quand ils se rendent dans les campos ou les femmes quand elles cousent leurs molas, assises sur le pas de leur porte. La langue transmet aussi l’histoire au travers les chants et au cours des réunions au Congresso.

Bien qu’il y ait quelques différences de prononciation d’une île à une autre, la langue Kuna n’a pas changé depuis des siècles. Elle fait partie des langues Chibcha, dont certaines sont encore usitées par de petites communautés indiennes du Mexique et du Guatemala.

Quel avenir pour les kunas ?

Peu à peu les pirogues sont motorisées
Peu à peu les pirogues sont motorisées

Bien qu’il soit très attaché à leur mode de vie et à leur organisation sociale, les indigènes Kuna se laissent peu à peu gagner par l’acculturation. Les hommes, qui travaillent sur le continent, se tournent vers les pseudos plaisirs de la société de consommation. Les jeunes rêvent de portables, de téléviseurs, de jeux électroniques, tandis que les adultes se perdent dans les bas quartiers de la capitale panaméenne ou de Colon.

Depuis qu’ils ont découvert le commerce avec les colombiens, les indigènes sont sortis d’un système communautaire où ils vivaient en autarcie pour entrer dans une production de denrée commercialisables et exportables.

cocotier, îles San Blas
La coco, une monnaie d’échange

Au départ, ils  ne pratiquaient qu’un commerce d’échange, en troquant  les noix de coco contre des produits manufacturés.

La coco était alors la monnaie officielle du Kuna Yala. Il était interdit de la cueillir ou de la ramasser au sol. Elle demeure encore au cœur du commerce avec les colombiens mais certaines communautés se désintéressent déjà  de cette production.

San Blas village touristique
Hôtel sur une île des San Blas

La langouste, négociée sur le marché de Panama ou avec les hôtels et les molas vendus aux navigateurs de passage et aux croisiéristes des paquebots font entrer en force le dollar américain dans les villages. De nombreuses femmes mais aussi quelques hommes se consacrent entièrement à la confection et à la vente de molas pour les touristes. Alors qu’il faut en moyenne un mois pour faire une mola traditionnelle, la mola touriste est achevée en une semaine. Il faut voir ces femmes, dans le village de Carti ou ailleurs, accrocher leurs molas sur des fils, devant leur case, dès qu’un paquebot est annoncé.

Des petits hôtels de cabañas se sont également implantés sur les îles, faisant de nouveaux émules là où les communautés vivaient de façon traditionnelle. L’arrivée des touristes induit progressivement d’autres activités telles que la restauration, les balades en pirogues et une flambée des prix qui va de pair avec les entrées de dollars. De fait, les indigènes se désintéressent progressivement de leur mode de vie communautaire.

avion Porvenir San Blas
Avion, en approche, à Porvenir

Les conséquences dramatiques pour ce peuple sont déjà bien visibles dans la partie des San Blas située à proximité des petits aéroports de Nargana ou de Porvenir et de la piste de Carti (Lemon’cayes, Hollandes’cayes, Nargana et Corazon de Jesus).

Les îles cocoteraies ne sont plus entretenues. Les jeunes et les femmes, adeptes de produits congelés et d’une nourriture de fast food, sont devenus obèses. Les populations de Nargana et Corazon de Jesus ont renié leur langue et leur culture pour adopter la mode occidentale.

bateau colombien San Blas échange cocos
Les colombiens ont été les premiers à faire du commerce avec les indigènes Kuna. Ils troquaient des biens manufacturés contre des noix de coco.

Mais le pire vient de la drogue, des paquets largués au large par les bateaux colombiens quand ils sont serrés par les Coast guards américains.

Ramenés systématiquement, par les courants, sur les îles du Kuna Yala, ces paquets sont récupérés par les Kunas pour être revendus aux colombiens, via des « bureaux de change » officieux, installés dans les îles de l’archipel. Et gare à ceux qui voudraient commercialiser directement leur trouvaille !

Victime de la vengeance des colombiens, l’île de Soledad Miria a été le théâtre d’un incendie qui a détruit la moitié des habitations ! Ailleurs, plus pragmatique, un sahila a partagé les bénéfices de la revente entre les habitants de l’île et s’est offert quelques biens de notre société de consommation…

Cases condamnées par la montée des eaux
Dans les Robeson, certaines cases sont déjà au ras de l’eau malgré les remblais en coraux.

Enfin, la dernière menace du réchauffement climatique et de sa conséquence directe, la montée du niveau des océans. Certaines îles ont déjà disparues, d’autres sont partiellement submergées, comme aux Robeson, où les habitants tentent de protéger leurs maisons en dressant des digues de corail, endommageant du même coup les récifs, qui les protègent et les nourrissent.

Ce peuple, qui a su résister aux conquistadors et aux différentes tentatives d’assimilation était détendeurs d’une sagesse que nous, pays dits développés, avons perdu depuis longtemps.

De par leur organisation et leurs règles sociales,  les indigènes du Kuna Yala avaient su construire et maintenir une vie communautaire où il n’y avait ni laissé-pour-compte, ni insécurité.

La conscience de l’importance de la Terre-mère saura-t-elle redonner aux jeunes Kuna l’espoir en même temps que la volonté de résister aux mirages engendrés par les pays industrialisés.

Les Sahilas sauront-ils conduire leur peuple sur la voie de la sagesse et faire front aux tentations que leur offre le monde occidental ?

 

 

 

Secotine

Journaliste-écrivain témoin attentive des palpitations du monde.