San Blas : le ballet des ulus en pays Kuna

De l’aube au crépuscule,  les ulus animent un théâtre d’ombre et de lumières entre les îles San Blas.  Propulsés à la voile ou à la pagaie, les pirogues des indigènes Kunas constituent leur seul moyen de locomotion. 

Rencontre avec des marins d’exception

"Pinos San Blas"
Pinos est la seule île des San Blas qui ne soit pas au raz de l’eau.

Avec ses 150 mètres de haut, l’île de Piños constitue un amer remarquable pour arriver en pays Kuna, dans les San Blas, un paradis composé à l’origine de 365 îles coralliennes, située sur la partie Est du Panama, entre Puerto Olbadia à la frontière colombienne et la pointe des San Blas.

"arrivée à Pinos"
“Bonjour” se dit “Nuedi” en Kuna

A peine avons-nous contourné l’île et jeté l’ancre en face d’une plage bordée de cocotiers, qu’arrive notre premier visiteur, pagayant tranquillement à l’arrière de son ulu. Accostant doucement contre la coque de notre voilier, l’homme nous salut d’un « Nuedi ! », (bonjour) avant de nous exposer l’objet de sa visite.

C’est en quelque sorte le trésorier de la petite communauté Kuna installée dans le village de huttes qui s’étend à l’extrémité de la plage.

Détachant un reçu d’un carnet à souche, il nous indique le tarif du mouillage (8 dollars), tout en nous donnant quelques consignes pour que notre première rencontre avec son peuple se fasse dans le respect des coutumes et des traditions.

« Ne débarquez pas au village après cinq heures de l’après-midi, c’est le moment où les hommes se réunissent au congresso. Venez demain matin, vous rencontrerez le Sahila pour lui demander la permission de faire escale près de notre île. Pas trop tard, nous préparons une chicha !…».

Nous patienterons donc une nuit avant de rencontrer l’un des sages de ce village et savoir ce qu’est la « chicha » mentionnée par notre interlocuteur.

"retour des ulus"
En fin d’après-midi, les embarcation ramènent du continent des fruits, des palmes…

En attendant, nous observons le ballet incessant des ulus revenant du continent chargés de cocos, de bananes, de bambous, de feuilles de palmiers…

Assis à l’arrière de leur pirogue, les hommes n’utilisent qu’une pagaie, qu’ils manient, avec dextérité, toujours du même côté.

Nous sommes frappé par la stabilité de l’embarcation et l’impression de facilité avec laquelle ils se déplacent, sans effort apparent, ne s’autorisant que des gestes réguliers, assez lents mais surs et précis.

Puis d’un coup, se détachant de la flottille, apparaît une voile rapiécée, tendue par des perches de bambou, entièrement débordée.

Trois hommes sont à bord. Bras croisés, le premier attend sereinement, le menton reposant sur son poignet le second semble pensif, assis à l’arrière, le dernier dirige seul l’embarcation à l’aide de sa pagaie qui lui sert de dérive.

Mais déjà, le masque sombre du Darien absorbe le soleil, qui disparaît pour laisser place à une nuit d’une clarté remarquable. Installés à l’arrière du cockpit, il ne nous reste plus qu’à plonger dans les rares guides et ouvrages parlant du peuple Kuna pour connaitre un peu mieux ces hommes avec lesquels nous allons passer les prochains mois.

Les ulus, des embarcations omniprésentes dans les San Blas

"indispensables ulus"
La pirogue (ulu) est indispensable dans les San Blas.

L’image des ulus glissant à la surface de l’eau restera à jamais gravée dans nos mémoires. Mais pour ce peuple indigène, les ulus représentent plus qu’une simple embarcation.

"ulu jouet"
Un ulu taillé par son père, tel est le premier jouet de l’enfant Kuna.

C’est un ulu miniature, taillé par son père, qui constitue le premier jouet de l’enfant. Très jeune, il s’assoie et barbote dans les ulus de ses parents, quand ils sont tirés à terre ou posés sur un ber de fortune, à proximité de la hutte familiale.

Plus tard, à l’âge de trois ans, l’enfant reçoit une petite pagaie à sa taille, qui lui permet d’apprendre le maniement avec son père, quand celui-ci va à la pêche ou travailler dans les champs.

A partir de sept ans, il est autonome dans un ulu spécialement conçu pour lui et avec lequel il peut parcourir deux ou trois milles à la pagaie. Nous avons vu des gamins débrouillards venir seuls, proposer des fruits ou demander des magazines aux navigateurs de passage.

"enfants dans ulus"
Dès l’âge de 7 ans, les enfants savent manier les ulus.

C’est encore un ulu, mais de cérémonie cette fois, qui est utiliser pour puiser l’eau qui sert à arroser la jeune fille, devenue pubère. Un ulu de petite taille est aussi utilisé pour les bains médicinaux aux plantes.

Quand le défunt intègre sa dernière demeure, un petit ulu de cérémonie est amarré au bord de la rivière, la nuit venue, il emportera son âme rejoindre ses ancêtres.

"femmes dans ulu"
Les ulus maniés par les femmes sont généralement moins longs que ceux des hommes.

Chaque famille en possède au moins deux  de tailles différentes. Les dimensions sont fonction de l’éloignement de l’île par rapport au continent et du degré d’exposition aux vagues. Les ulus les plus grands mesurent jusqu’à 8,70 m pour 1,24 m de large. Ils doivent être robustes pour affronter les déferlantes qui sévissent sur les hauts fonds, quand ils ne sont plus à l’abri des îles. Les indiens Kuna se déplaçaient autrefois jusqu’à Colon en ulu.

Mais depuis que des petits caboteurs font régulièrement la navette entre Colon et les îles, il est rare que les ulus se lancent dans de longs trajets. Les tailles les plus couramment utilisées pour la pêche ou pour aller aux campos vont de 5,40 m à 6,90 mètres. Les femmes emploient des ulus plus petites tailles, de 2,70 m à 3,50 m, pour aller vendre leurs belles molas aux navigateurs ou remonter la rivière pour y chercher l’eau douce, nécessaire à la famille.

Les ulu, aussi couramment appelés cayucos (nom espagnol), sont taillés dans un seul tronc de bois dur. Tous se caractérisent par l’élancement de leur pointe et par le bouchain dur.

"ulu taillé dans tronc d'arbre"
Le ulu est taillé dans un tronc d’arbre

Longtemps, les kunas ont utilisé le caoba, une sorte d’acajou avec lequel ils construisaient des pirogues pouvant résister toute une vie d’homme (de cinquante à soixante ans).

Mais, exploité depuis des siècles par les indigènes et les espagnols, cette espèce a quasiment disparu à proximité des rivières et il faut s’enfoncer très profondément dans la forêt pour trouver un arbres convenant à la fabrication d’un ulu. De fait, ils utilisent désormais le Ceiba pentendra (fromager), un arbre majestueux et imposant, pouvant atteindre plus de 40 mètres de haut. Le nom de ceiba aurait pour origine la langue taïno parlée par une ethnie amérindienne faisant partie du groupe des Arawaks. Ce bois léger, de couleur blanc crème, était déjà utilisé par ce peuple pour fabriquer des pirogues.

Les ulus de plus petites dimensions, utilisés par les femmes et les enfants, sont construits en bois de moindre qualité (conifères et balsas). Leur durée de vie n’excède pas une dizaine d’années. Les indigènes connaissent parfaitement la forêt et ils déterminent la longévité des ulus en fonction de l’essence utilisée. Au goût et à l’odeur du bois fraîchement coupé, ils sont aussi en mesure d’apprécier comment celui-ci va réagir à la morsure de l’outil utilisé pour le tailler.

La fabrication des ulus, une technique bien maîtrisée

"fabrication ulu"
Le ulu peut être fabriqué par son propriétaire ou par un carpintero (menuisier).

Repéré longtemps à l’avance, par son futur propriétaire, l’arbre est abattu et grossièrement évidé sur place à la hache, puis effilé aux deux extrémités.

Tirée jusqu’à la rivière, cette ébauche de pirogue est ensuite acheminée au village puis immergée dans l’eau de mer, pendant une ou deux semaines, de façon à faciliter le travail du bois.

Stocké à terre, à l’ombre des arbres ou protégé par des feuilles de palme, le cayuco est, selon l’habilité de son propriétaire et son expérience, achevé de façon sommaire et enduit de goudron ou fignolé et décoré de beaux motifs de couleur.

Dans tous les cas, plusieurs semaines sont nécessaires pour terminer le travail du plat-bord à la machette puis, le fond, l’emplanture du mât et les appuis du banc à l’herminette. Seules les pirogues de grandes tailles, qui nécessitent plusieurs pièces, sont confiées aux mains expertes d’un charpentier spécialisé (carpintero).

"fabrication ulu"
Entre le choix de l’arbre dans la forêt et l’achèvement du ulu, plusieurs mois se sont écoulés.

De petites tailles (à peine plus grands que les pygmées) les indiens Kunas sont d’excellents marins et ont, a fortiori un don inné pour construire, sans plan et sans instrument de mesure, des embarcations aux proportions harmonieuses et d’une grande stabilité. Celle-ci est obtenue par les formes en U au bouchain bien marqué et par une intéressante répartition des poids.

La coque, très épaisse dans le fond (50 mm pour un ulu de 6,30 m), s’affine vers les hauts où elle ne fait plus que 38 mm. Quant aux grandes pirogues de 8,70 m, la répartition des épaisseurs va de 70 mm dans le fond à 50 mm dans le haut. Ces différences d’épaisseurs sont aisément vérifiables sur les sections d’anciens ulus transformées en lavoir pour le linge ou en baignoire pour les enfants.

A l’intérieur de la coque, différentes saillies massives renforcent encore la rigidité de l’embarcation : appuis de sièges de proue et de poupe, emplanture de mât, soutènement du banc d’étambrai.

Ces appendices, taillés directement dans le tronc, impliquent de connaitre dès le départ, l’emplacement du mât et des bancs. N’ayant vu aucun mètre ni aucun instrument de mesure sur les différents chantiers de construction, on ne peut que s’interroger… Comment font-ils pour répartir judicieusement les poids et définir l’emplacement du mât ? Pour évaluer l’épaisseur du fond, le constructeur se contente de taper sur le bois de façon à en déterminer l’épaisseur à la résonance. Quant à l’emplacement du mât, il est planté à environ une brasse (1,83 m) de l’étrave et, ce quelle que soit la longueur du ulu !

La qualité du travail varie évidemment un peu, d’un homme à l’autre, mais les indigènes ont indiscutablement des dons innés pour construire des embarcations stables, aux formes harmonieuses.

Voile ou pagaie ?

"jeune Kuna dans ulu"
Dès 7 ans, les jeunes garçons savent manier un ulu à la pagaie.

La plupart des ulus rencontrés à Piños et à Mamitupu, dans la partie Sud-Est des San Blas (la plus proche de la Colombie) étaient propulsés à la pagaie. Par contre, à l’extrémité nord-ouest de la Comarca  et notamment aux Robeson, la majorité étaient équipées d’une voile. Cette différence s’explique par la proximité du continent à Piños et à Mamitupu et le fait que les hommes utilisent leur ulu, essentiellement pour remonter la rivière, se rendre dans les campos et en revenir chargés de fruits. Ils ne naviguent que sur une courte distance en mer, avant d’atteindre l’embouchure de la rivière.

"Ulu sous voile"
Dans les îles Robeson, les ulus sont le plus souvent propulsés avec des voiles de fortune.

La petite communauté de kunas implantée aux Robeson vit par contre, essentiellement de la pêche (langoustes et poissons). Situées dans le fond du golfe, les Robeson sont bien protégées de la houle, mais pour des pêcheurs qui sillonnent la mer du matin au soir en traînant leurs lignes, la voile est plus appropriée.

Les hommes kunas installés sur les îles cocos, dans les Lemon’s cayes ou les Hollandes cayes utilisent aussi la voile pour aller à la pêche, alors que les femmes s’y déplacent à la pagaie, pour vendre leurs molas ou aller d’une île à l’autre.

Solidaire du mât, auquel elle est lacée, la voile offre une surface suffisante pour naviguer sans compromettre la stabilité de l’embarcation. Très simple le gréement se compose d’une voile à livarde bômée, étalée en largeur.  Pour appareiller, il suffit de placer le mât dans son emplanture, de passer le cabillot de l’étai dans l’estrope d’étrave et d’engager la bôme dans une erse en pied de mât puis de capeler la voile sur une autre erse située un peu plus haut et passée dans la têtière.

"enfant dans ulu à la pagaie"
Assis à l’arrière, l’enfant maîtrise parfaitement sa pirogue, en pagayant toujours du même côté.

Assis à l’arrière de son ulu, l’indigène dirige l’embarcation à l’aide de sa pagaie qui lui sert de gouvernail, tout en réglant l’écoute, souvent un simple bout de ficelle !

"voile de fortune pour ulu des San Blas"
Tout est bon pour faire une voile, y compris une vieille bannière des élections présidentielles.

Par beau temps, le second équipier (quand il y en a un) est tranquillement assis en pied de mât. Si le vent forcit, il s’installe sur le plat-bord ou à fait du trapèze, suspendu par un bout frappé sur le mât ! Quand il navigue seul, le pêcheur peut aussi ôter le balestron de la livarde, pour réduire la voilure, sous un grain.

Mais ces cas de figure sont rares. Habitués aux Alizés, qui sévissent pendant la saison sèche, les indigènes utilisent des voiles de petites tailles qui leur permettent de manœuvrer facilement leur embarcation, tout en pêchant.

Sur les ulus de grande taille, ils améliorent les performances de l’embarcation en gréant un petit foc. La ralingue est cousue sur l’étai et l’écoute tournée autour du mât, ce qui n’autorise aucun réglage.

Pour les ulus naviguant à la voile sur de longues distances, une pièce de bois, en forme de coin, est ajouté sous l’étrave. Elle sert de plan antidérive.  Cet appendice va du tiers avant de la coque jusqu’à l’aplomb de l’étrave.

Les ulus sont si performants et les techniques de navigation si bien maîtrisées qu’on ne se lasse pas de regarder l’incessant ballet de ces hommes qui vont des îles au continent et vice-versa et des enfants qui naviguent seuls dès leur huitième année.

Infos pratiques pour naviguer dans les San Blas

De plus en plus de voiliers font escale dans les San Blas. De fait, dans certains mouillages très prisés, la sécurité devient rapidement aléatoire en cas de fort coup de vent, les voiliers étant mouillés sur de trop faibles longueurs de chaîne et trop près les uns des autres. Les orages peuvent être imprévisibles et violents. Dans les Hollandes Cayes, à Myriadiadup, nous avons pris jusqu’à 35 nœuds en rafales, au cœur de la nuit.

Les vents viennent majoritairement du nord-est mais en cas d’orage, ils virent souvent à l’opposé, entraînant le décrochage de l’ancre. Il ne faut pas hésiter à lâcher entre 45 m et 50 m de chaîne lorsque c’est possible…

"naviguer dans les San Blas"
Un bon guide est indispensable pour naviguer sans souci, dans les San Blas

L’entrée de certains mouillages est assez scabreuse, notamment pour les monocoques. Mieux vaut arriver de bonne heure, avec le soleil dans le dos et être conscient du fait qu’il sera impossible d’en sortir de nuit, quel que soit le problème !

De jour, la navigation dans les canaux est relativement confortable mais elle requiert une attention permanente. La meilleure saison pour naviguer dans les San Blas va de début décembre à fin mars. Octobre et novembre sont à éviter à cause des orages. D’avril à août, le beau temps alterne avec les orages.

A l’époque où nous sommes allés dans les San Blas, en 2010, nous devions prendre un taxi 4 x 4 à l’aéroport de Carti pour traverser la forêt tropicale par les pistes et aller faire nos courses à Panama City. C’était une véritable expédition, qui se faisait sur deux jours. L’affluence des navigateurs dans les San Blas a engendré l’arrivée d’un certain nombre de denrées alimentaires dans les tiendas (boutiques) des îles principales. Un service “livraison à domicile” fonctionne également, plus ou moins régulièrement, dans les principaux mouillages, ravitaillés par les lanchas des indigènes Kuna.

Nos guides des San Blas

Pour la navigation, nous vous conseillons l’incontournable guide d’Eric Bauhaus “The Panama Cruising Guide” avec des cartes et des waypoints très détaillés. Nous avons eu la chance de pouvoir nous procurer la version électronique, qui nous indiquait quasiment au mètre près, l’entrée des mouillages.

Le guide du Routard, sur le site directement  http://www.routard.com/guide_voyage_lieu/4152-iles_san_blas.htm et surtout sa version papier est  utile et pratique lorsqu’on est en voyage, loin d’une connexion internet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Secotine

Journaliste-écrivain témoin attentive des palpitations du monde.